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Tirage à part

Le Muséon

Revue d’études orientales, vol. 85, P.548-552

Louvain, 1972

Rizq MAKRAM, Kulturgeist und Kulturleib. Kulturpsychologie des alten Ägypten, mit einem Vorwort von Igor A. CARUSO, 2e éd Tübingen, cher l’auteur, 1970. Xii-192 p., 6pl., 230x150mm.

On a depuis longtemps souligné, que ce n’est ni l’occupation romaine qui ont provoqué l’abandon des formes typiquement pharaoniques de la civilisation égyptienne, mais bien l’introduction du christianisme. La tradition matérielle a donc été rompue parce que l’état d’esprit qui la suscitait et la maintenait a éte modifié profondément. Le titre du livre ici recensé exprime cette distinction entre les restes matériels de la civilisation égyptienne (Kulturleib) et l'esprit génerateur de cette civilisation (kulturgeist). Pour approcher celui-ci, nous devons obligatoirement passer par ceux-là, car les Égyptiens n’ont guère laissé d’écrits éclairant immédiatement cet esprit - soit par discrétion, soit encore parce qu’il devait leur sembler inutile d’exprimer ce qui pour eux allait de soi - et même ces textes ne se livrent qu’à travers des travaux difficiles. Il est donc normal que la majorité des égyptologues s’occupent d’analyser la matérialité de la civilisation égyptienne, qu’ils soient philologues, grammairiens ou archéologues. Grâce à cette activité, certains ont tenté de pénétrer la mentalité égyptienne, de retrouver le fond de cette pensée : citons ainsi au fil de la plume Erman, Kees, Junker, Jéquier, Morenz, Anthes, Hornung; et il y en a d’autres. C’est dans la lignée de leurs travaux que je voudrais situer l’ouvrage de M. Makram. Sentant lui aussi combien les restes matériels et les textes des anciens Ègypiens sont souvent disparates et dèconcertants, que leur addition ne suffit pas à révéler l’esprit de leur culture, Makram tente de trouver l’idée dynamique qui en réduit les contradictions et qui en explique la nécessité. Pour y arriver, il faut d’abord éviter d’estimer le comportement des anciens d’après les règles d’un cartésianisme rigide par rapport auquel le comportement et la mentalité de l’homme d’aujourd' hui paraîtraient tout aussi illogiques et contradictoires. On ne peut comprendre les réactions d’un être du passé qu’en l’observant comme un individu vivant. Il est reconnu aujourd’hui que l’homme d’il y a quelques milliers d’années pouvait être assez identique à nous, que son psychisme, loin d’être <<prélogique>> ou <<sauvage>>, devait être semblable au nôtre. Les symbols graphiques ou littéraires que les Égyptiens ont choisis pour exprimer, de facon obscure pour nous, sans doute plus claire pour eux, leurs conceptions de l’univers et de la vie sont le produit de réactions psychiques, qui ne sont pas propres à l’Égypte, mais qui appartiennent le plus souvent à l’homme universel et dont on trouve des parallèles en des lieux et des époques très divers.
 Makram a donc fait appel à la psychologie pour pénétrer la mentalité de l’Égypte d’époque pharaonique; pour étudier l’homme du passé, il a utilisé ce que cette science nous apprend sur le comportement de l’homme en général, sur ses motivations, conscientes ou non, sur la accumulation énorme d’images, de conceptions, qui se cache au fond de chacun de nous et que nous devons à notre vie personelle, à la famille, mais aussi aux groupes plus ou moins vastes auxquels nous appartenons y compris le groupe humain tout entier.
La démarche de Makram est très originale et —à mon sens— très fructueuse, mais je crois utile de faire précéder la présentation du livre de quelques remarques.
La première édition de l’ouvrage remonte à 1967; celle de 1970 la reproduit anastatiquement ; elle a recu une introduction supplémentaire d’un spécialiste de la psychologie, le Dr. I. Caruso. De la première édition aucun compte rendu n’a paru à ma connaissance, sinon une brève notice non critique dans les Orientalia miscellanea de la Bibliotheca Orientalis 27 (1970), p.126. Je n’ai trouvé l’ouvrage cité dans aucune étude récente sur des questions apparentées. Les deux éditions ont été réalisées sous l’unique responsabilité de l’auteur, à Tübingen; je ne connais pas non plus d’autre écrit de sa main. La préface contient des allusions – pour moi, obscures — à des frictions et à des rivalités, même à un procès de plagiat, qui auraient retardé la publication initiale. A moins que la transmission des nouvelles et leur intégration n’aillent plus lentement que je ne l’imagine, ne faut-il pas vois dans ce silence et ces indices une sorte de réprobation vis-à-vis du livre ? Il existe assurément de ces ouvrages distrayants, parfois même bien faits , où l’on sort rapidement de l’égyptologie positive et sérieuse par la fantaisie de l’auteur ou bien par son absence de méthode et de compétence; mais, ayant lu attentivement l’ouvrage de M. Makram , il m'est apparu très bien écrit, appuyé sur une information sérieuse, lucidement pensé et fort intéressant. C’est sans chercher à élucider le mystère auquel je viens de faire allusion que je vordrais analyser cet ouvrage.
Pour remonter de la matérialité de la culture égyptienne à la mentalité des individus qui l’ont crée, l’autuer étudie, par les méthodes de la psychanalyse, le langage symbolique — figuré ou écrit — par lequel les anciens Égyptiens ont exprimé leur conception du monde, leur philosophie. Cette analyse n’a probablement pas été menée d’emblée dans l’ordre présenté par l’autuer; c’est la convergence d’analyses de détails qui lui a donné l’intuition de ce qu’il apelle "L’hypothèse de travail", idée générale qui lui a permis de rassembler en une vaste explication mythes et images disparates.
A la source de la culture égyptienne, il y aurait le soleil créateur de tout, non le soleil des physiciens, mais un dieu-esprit, une âme dont dérive toute vie. Pour exprimer cette conception et ses multiples conséquences, les Égyptiens ont utilisé un langage mythique et symbolique dont les images sont le produit des attitudes mentales, conscientes et le plus souvent inconscientes, des êtres humains vis-à-vis de l’idée force, qui domine leur vision du monde. Le soleil fournit‚ a chaque individu l’âme qui le rendra immortel, l’akh ou "rayon de soleil". Cette création de la vie s’exprimera par les images de création qui connaissent les humains, essentiellement celles de la sexualité dont "le taureau de sa mère" n’est qu’un exemple. L’auteur examine un certain nombre des symboles qui servent à désigner le soleil , ses créatures et leurs relations; par exemple le faucon, la colline originelle, la vache céleste, les arbres sacrés. En se référant aux associations d’idées qui révèlent la psychologie et l’ethnologie à propos de ces images, il tente de comprendre pourquoi l’Égyptien a spécialement choisi ces symboles-là, en relation avec le concept fondamental du soleil dieu-esprit.
Le fil conducteur des recherches de Makram est l’individu, le "porteur de culture" (Kulturträger) dont les réactions, suivies pas à pas, ont en effet progressivement constitué la métaphysique égyptienne, réactions dont toute la culture pharaonique est l’expression. Les questions angoissantes de son origine et de son devenir ont amené l’Égyptien à dèfinir ses relations avenc son créateur. Le créateur est éternel parce que chaque jour il est remis au monde par la vache du ciel, Nout, fécondée journellement par ce même soleil. La survie de l’individu ne peut que suivre ce modèle. L’individu est constitué de trois élements dont la réunion est indespensable à son éternité: son âme solaire ou akh , éléments masculin comme le dieu dont elle émane et dont l’aptitude à se reproduire est exprimée sous le nom de ka; son âme-oiseau ou ba, symbolisant les aspirations matérialistes de l’être humain et orientée vers le corps; le corps enfin sans la matérialité duquel la procréation quotidienne de l’âme eternelle ne pourrait se faire, d’où la momification non pas —comme on l’a parfois écrit – procédé de préservation suggéré par le dessèchement naturel et la conversation que le désert pouvait assurer spontanément, mais système exigé par les conceptions égyptiennes de la survive des âmes. L’expression voilée de ces réflexions séculaires a donné naissance à de nombreux mythes, à des nombreuses images de l’omni-créativité du soleil, images dont la figuration de Min est sans doute la moins équivoque das son symbolisme anthropomorphe total. Akhénaton — dont le nom signifie, selon Makram, "rayon solaire d’Aton" – aurait simplement osé exprimer enfin en clair ce qu’on n’avait dit jusque là qu’en termes détournés: le soleil dont les rayons se terminent par des mains donnant la vie, au moins au roi et à la reine, est l’expression presque dépourvue d’artifices, mais donc impudente, indécente, de l’idée fondamentale de la culture égyptienne.
Pour éclairer ainsi la littérature et les figurations pharaoniques, l’auteur met en oeuvre de nombreuses théories de la psychologie, comme celle des refoulements, du complexe d’Oedipe qui serait à la source de la royauté notamment, celle de la bisexualité quasi omniprésente dans les divinités, de l’inconscient culturel, de l’onirisme, de la sublimation, les théories de Fechner sur la psychologie des plantes, etc.
Au cours de son étude, Makram aborde, parmi d’autres problèmes, l’interprétation de l’oushebti et du décor dit "en facade de palais" qu’il modifie complètement.
L’ouchebti ne serait nullement à la origine un substitut chargé de travaux désagréables, mais un arbre symbolique (swb), momiforme, osirifié , comme Osiris pouvait être arbre, et portant un texte faisant allusion à des activités purement mythiques, religieuses, liées à l'entretien des arbres sacrés dans les nécropoles. Pour le second problème, l’auteur constate qu’il n’existe pas de témoignage qu’un palais ait jamais eu le décor de facade qui porte son nom; il s’agirait du symbole de l’âme solaire, intermédiaire entre le créateur et la créature et donc figuré comme un passage. Ces deux explications nouvelles seront assurément discutées; l’auteur les propose et les défend de facon plausible et rationelle , et quand bien même on pourrait un jour les rejeter en bloc au point de vue scientifique — ce que je ne crois pas — la lecture des pages que M. Makram leur consacre est pleine d’enseignements.
Il ne s’agit d’ailleurs ici que de quelques résultats ; l’ouvrage est une mine d’interprétations originales , souvent si convaincantes qu’on ressent comme une illumination à les lire; de vieilles énigmes dont il n’existait que des explications boiteuses s’èclairent brusquement , même de celles quxquelles l’auteur ne fait nulle allusion. Mais, comme celui-ci le dit lui-même dans sa préface , ce ne sont pas tant les résultats concrets , si intéressants soient-ils , qui comptent, mais la méthode proposée et developpée sur un terrain qui n’est pas celui de l’auteur, la psychologie. L’idée de l’appliquer à la culture égyptienne, comme il faudra le faire tôt ou tard aux autres cultures , l’idée que "se mettre dans la peau" de l’Égyptien du passé est en partie possible grâce aus acquis de la psychologie et que ce procédé permet une compréhension beaucoup plus subtile, plus vraisemblable, plus vivante, de la mentalité égyptienne, ouvre à l’étude de cette civilisation des voies qui me semblent prometteuses. Ajoutons que pour se rapprocher davantage de la pensée égyptienne vivante, l’auteur cite fréquemment les écrits de Plotin.
Pour faire davantage sentir l’intérêt du livre sans le trahir, il faudrait reprendre les termes mêmes de l’auteur; il est en effet bien difficile de résumer un livre aussi dense où la pensée se développe sans interruption sur près de 200 pages. Il n’y a ni table des matières ni index, et cela se défend ici car on ne pourrait cpmprendre et utiliser l’explication de tel ou tel symbole sans avoir présent à l’esprit le contexte dans lequel Makram a donné cette explication. Le texte est continu; des coupures, marquées par des alignements d’hiéroglyphes empruntés à la fonte Gardiner, forment trente-sept paragraphes de longueurs variées, mais ce sont de simples ponctuations qui n’interrompent pas les cours du raisonnement. L’auteur écrit une langue extrêmement précise et claire, signe d’une pensée parfaitement dominée; à travers cette matière difficile, le lectuer est conduit sans à-coup, sans obscurités; les idées sont rassemblées sous forme de conclusions nettes et préparées par des positions claires des problèmes à chaque degré de la progression.
La recherche de Makram me fait penser au bref exposé que Rudolf Anthes a consacré au symbolisme égyptien dans le bulletin d’une loge maconnique (Grüne Blätter n° 23-24, mars 1967, p.1-20); Anthes fait appel a son expérience intime de chrétien et de macon pour expliquer comment il faut aborder la pensée religieuse et philosophique des Égyptiens et considérer ses apparentes contradictions ; c’est déjà là un recours à la psychologie, à une psychologie personelle, à la sensibilité spirituelle d’une être vivant et pensant. C’est dans une ligne semblable , mais plus étendue et plus technique, que Makram a oeuvré, sans faire intervenir une foi personelle, mais cherchant avec succès, par le chemin d’une science très humaine, au delà de la lettre de la héritage égyptien, l’èsprit qui vivifie. Il est — je crois — un pionnier dans la méthode choisie; ses propositions seront sans doute retouchées tant par les égyptologues que par les psychologues, elles n’en constituent pas moins une oeuvre remarquable qui éclaire d’un jour très noveau la civilisation égyptienne.

Claude Vandersleyen.

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